À voix basse

La voix du merle

Au pied de la montagne

Il est des montagnes qui dorment, couchées dans le paysage comme de vieilles bêtes paisibles. Elles ont vu passer tant de saisons qu'un hiver de plus ne doit pas les émouvoir. Elles connaissent les caprices du vent, les premières neiges, les orages de juillet et cette agitation des hommes qui, à leur échelle, ne dure jamais bien longtemps.

Et puis il y a l'Eyssina.

Elle se dresse dans les Hautes-Alpes, au-dessus de Vars, dans une vallée où les montagnes semblent s'être rapprochées pour se tenir chaud. Les mélèzes habillent leurs versants d'un feuillage délicat, vert tendre au printemps, doré à l'automne, avant de se dévêtir pour laisser l'hiver étendre son grand linge blanc sur les hauteurs.

Je suis passé bien des fois devant elle sans jamais la trouver tout à fait semblable.

Elle a ses humeurs, ses silences, ses changements de visage. Elle est comme une femme dont on ne parvient jamais tout à fait à percer le mystère.

Certains matins, elle se drape de bleu, presque timide derrière les brumes. D'autres jours, elle se fait grise, austère, inaccessible. Et puis, le soir venu, il lui arrive de rougir sous les derniers rayons du soleil, comme si le ciel lui avait murmuré quelques douceurs à l'oreille.

Je me demande parfois, avec un peu de jalousie, je le confesse, ce qu'il peut bien lui raconter.

L'hiver lui donne des airs de grande dame, enveloppée dans un beau manteau blanc. L'été, moins soucieux des convenances, dévoile ses pierres, ses blessures et ses aspérités, sans rien lui ôter de sa beauté.

Elle change avec les saisons, avec la lumière, avec les années peut-être.

Toujours est-il qu'à force de la regarder, je m'y suis attaché, au point d'en être tombé amoureux.

Oui, on peut tomber amoureux d'une montagne comme on peut tomber amoureux d'une femme qui vous regarde avec des yeux de passereau. C'est le genre d'amour silencieux qui ne demande aucune explication. Il s'installe doucement, presque à votre insu, et finit par prendre une place que l'on ne songe plus à lui retirer.

Un jour, cette montagne, j'ai voulu la connaître autrement que de loin. Ne plus seulement contempler son visage, mais découvrir ce qu'elle pouvait bien regarder, là-haut, depuis toutes ces années.

Je voulais voir le monde avec ses yeux.

Alors, j'ai pris le chemin.

Il m'a fallu trois tentatives pour parvenir jusqu'à elle.

Trois.

C'est que l'Eyssina avait manifestement décidé de ne pas se laisser séduire au premier rendez-vous.

Je suis revenu sur mes pas, j'ai renoncé, puis recommencé. J'ai découvert que mes jambes n'étaient pas toujours aussi enthousiastes que mes pensées, et qu'il ne suffisait pas de désirer un sommet pour y parvenir.

Il faut dire que les montagnes ne se laissent pas impressionner par les petites ambitions humaines. Elles ne nous refusent rien, mais elles ne nous facilitent pas davantage la tâche. À nous d'apprendre à les fréquenter.

Je ne crois pas qu'une montagne se conquière. Elle nous laisse simplement venir jusqu'à elle, lorsque nous avons trouvé le chemin, accepté ses détours et appris à respecter nos propres limites.

Pour elle, la belle Eyssina, il m'a fallu trois tentatives.

Et peut-être est-ce là que tout a commencé.

Car, avec le temps, je me suis aperçu qu'écrire un texte ou composer une chanson ressemblait beaucoup à gravir une montagne.

On s'engage sur un chemin avec une idée, parfois quelques mots, une mélodie qui nous accompagne. On croit savoir où l'on va. On imagine déjà la dernière phrase, le dernier accord, comme on devine un sommet derrière les arbres.

Mais les chemins ont leurs fantaisies.

Il arrive qu'un mot nous résiste comme une pierre sur le sentier, qu'une phrase nous oblige à faire un détour. On cherche une autre manière de dire, une autre façon d'avancer. On revient sur ses pas, on reprend son souffle.

Parfois, on s'accroche à une phrase comme on s'agrippe à un rocher.

On croit avoir trouvé le bon appui, celui qui nous permettra de poursuivre. Mais la prise est mauvaise, la pierre se dérobe, et nous voilà quelques pas plus bas.

Alors on recommence.

On abandonne un mot auquel on tenait. On déplace une phrase, on en cherche une autre. On avance à tâtons, avec l'obstination un peu déraisonnable de ceux qui savent qu'il existe quelque part un passage, même s'ils ne l'ont pas encore trouvé.

Il faut parfois accepter de perdre un peu de hauteur pour retrouver son chemin.

Alors les mots finissent par se rejoindre.

Une phrase trouve sa place. Une mélodie accueille enfin les paroles qui lui manquaient. Ce qui résistait devient plus simple. Le pas retrouve son assurance, le souffle sa régularité.

On avance encore, avec patience, et on atteint un sommet que l'on croyait inaccessible, sans plus très bien savoir comment on est parvenu jusque-là.

Je retrouve parfois quelque chose de semblable lorsque j'arrive au bout d'un texte, que le stylo a presque épuisé son encre et que les derniers mots viennent se poser sur le papier.

Les choses les plus justes ont rarement besoin de hausser la voix.

Pendant toute l'ascension, j'avais gardé les yeux rivés sur le sentier. Je regardais où poser les pieds, quelle pierre éviter, quel passage emprunter. J'étais si occupé à chercher mon chemin que j'en avais presque oublié le paysage.

Et puis, au sommet, j'ai levé les yeux.

Le monde s'est ouvert devant moi.

Des montagnes se succédaient à perte de vue, les unes derrière les autres. Des vallées s'étendaient entre leurs flancs, des ombres glissaient sur les reliefs, et la lumière déposait sur les hauteurs des couleurs que je ne saurais jamais nommer.

Je suis resté là, à regarder toutes ces montagnes comme autant de feuilles blanches qui attendaient leurs premiers mots.

Je croyais être arrivé au bout du chemin. Je découvrais qu'il en existait mille autres.

Les années ont passé.

Lorsque j'ai cherché un nom pour réunir mon univers, c'est celui de cette montagne qui m'est revenu.

Je ne l'ai pas choisi pour sa seule beauté, ni même pour le souvenir de son sommet. Je l'ai choisi pour les chemins abandonnés, les pas retrouvés, les efforts silencieux. Pour tout ce qu'il m'avait fallu traverser afin de parvenir jusqu'à elle.

Et peut-être aussi parce que, depuis ce jour, je n'ai jamais vraiment cessé de regarder le monde avec ses yeux.

Eyssina, mon amour.

Je t'ai emprunté ton nom parce que tu m'as montré tous les chemins que je pouvais encore parcourir.

Contact

Un mot, une question, une envie de travailler ensemble : écrivez-moi.

Mentions légales

Éditeur

Le site eyssina.fr est un site personnel, non professionnel, publié sous le nom d'artiste EYSSINA.
Conformément à l'article 6, III, 2 de la loi n° 2004-575 du 21 juin 2004 pour la confiance dans l'économie numérique, l'éditeur a choisi de rester anonyme ; ses coordonnées ont été communiquées à l'hébergeur.

Contact : par le formulaire de contact du site.

Hébergeur

Netlify, Inc.
101 2nd Street, Suite 575
San Francisco, CA 94105, États-Unis
www.netlify.com

Propriété intellectuelle

L'ensemble des textes, paroles, chansons, images et vidéos présentés sur ce site sont la propriété d'EYSSINA, sauf mention contraire. Toute reproduction, totale ou partielle, sans autorisation préalable est interdite.
Les traductions des paroles sont proposées à titre indicatif.
Design du site : « Dimension » par HTML5 UP (html5up.net), sous licence Creative Commons Attribution 3.0, modifié.

Données personnelles

Les informations envoyées par le formulaire de contact (nom, e-mail, message) servent uniquement à vous répondre et ne sont ni cédées ni utilisées à d'autres fins. Vous pouvez demander leur suppression à tout moment par ce même formulaire.
Ce site n'utilise pas de cookies publicitaires.